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Changer le monde, vraiment ?

À l’Ermitaj, l’association que nous avons fondée vise “à accompagner les individus et les communautés vers un mode de vie respectueux de la Terre et des humains, dans un esprit de partage et de solidarité”. Mais imaginer que nous faisons cela « pour changer le monde » serait une illusion dangereuse. Penser que quelques initiatives locales suffiraient à inverser le cours des crises mondiales — sociales, écologiques, économiques —, c’est courir vers une utopie vite déçue.

Cette tension, je l’ai ressentie très fort lors d’un atelier avec Teodora Bilciurescu, de l’association Buruiana. Elle nous a posé cette question : « Which is the most beautiful world that my heart knows is possible ? » (Quel est le monde le plus beau que mon cœur sait possible ?).

Lors de l’atelier, nous devions répondre à cette question en binôme : trois minutes chacun pour laisser émerger une réponse du cœur. La mienne fut simple : je peux faire du bien autour de moi, cultiver ma résilience, créer un espace cohérent avec mes valeurs. Cela est possible, faisable. Pour le reste du monde… je ne dis pas que c’est impossible, mais disons que c’est une autre histoire.

J’ai découvert ensuite que c’était aussi le titre d’un livre de Charles Eisenstein. Et cette phrase m’est restée.

Parce qu’au fond, elle inverse la perspective : il ne s’agit plus de porter le poids du monde entier, mais de donner vie, ici et maintenant, à une parcelle de ce monde plus beau.

Changer le monde, l’illusion d’une révolution

Les sociétés modernes fonctionnent à travers des systèmes massifs et hiérarchisés, où les grandes transformations sont souvent ralenties par l’inertie ou les intérêts en place. Vouloir les renverser d’un seul geste, ou croire qu’un seul projet / un concept puisse tout bouleverser, mène vite à la déception.

Mais cela ne signifie pas que le changement soit impossible. Comme le souligne Eisenstein, il ne se manifeste pas toujours sous forme de révolutions éclatantes. Il prend racine dans les marges, les interstices, dans une multitude de petits gestes qui paraissent insignifiants isolément, mais qui, ensemble, commencent à écrire un autre récit.

Le choix du microcosme

Alors, que reste-t-il ?
Créer des espaces de cohérence. Cultiver des formes de vie en accord avec nos valeurs.

À l’Ermitaj, nous essayons d’apprendre et de transmettre des pratiques qui réduisent notre dépendance à un système voué à l’épuisement (les travaux du rapport Limits to Growth, l’accélération de l’entropie par la société de consommation, les neuf limites planétaires le rappellent sans cesse).
Nous construisons un lieu qui cherche la résilience, qui nourrit la tranquillité. Non pas pour fuir le monde, mais pour l’habiter autrement, avec conscience.

Cela peut sembler petit. Mais chaque choix, chaque geste posé dans ce sens est une graine. Et les graines, on le sait, voyagent plus loin que nous.

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Changer le monde, l’exemple comme contribution

Nous n’avons ni la prétention ni la capacité de « sauver la planète ». Et à l’Ermitaj, nous savons que nous sommes encore en chemin : l’utopie que nous portons sur ces huit hectares — produire notre nourriture, nos fibres, nos matériaux de construction, vivre en respect de toutes les formes de vie — n’est pas encore réalisée. Elle reste un horizon, une boussole.

En attendant, nous apprenons à marcher entre deux mondes : celui que notre cœur sait possible, et celui dans lequel nous devons encore nous inscrire. Trouver une soutenabilité financière, composer avec les structures existantes, fait aussi partie du chemin. Non pas comme une trahison de nos idéaux, mais comme une danse fragile entre le rêve et la réalité.

L’Ermitaj est encore une recherche, une expérimentation, une tentative d’incarner une image, une possibilité. Si cela peut inspirer, éveiller, donner courage à d’autres, tant mieux. Et si ce n’était que cela, ce serait déjà beaucoup : rendre un espace un peu plus vivable, pour soi, pour celles et ceux qui s’y reconnaissent, et pour la terre qui nous porte.

La modestie comme sagesse

Guérir « le monde » est sans doute un rêve inaccessible. Mais guérir notre monde immédiat — une maison, un jardin, une communauté, une relation —, voilà une tâche à notre portée.

C’est peut-être là que réside la sagesse : dans la modestie d’un quotidien cohérent, dans la paix trouvée avec soi et son entourage. Non pas pour se retirer du monde, mais pour y incarner dès maintenant « le plus beau monde que nos cœurs savent possible ».

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