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Limites planétaires dépassées : Que peut-on faire ?

Nous vivons une époque étrange. Les données scientifiques n’ont jamais été aussi précises, aussi accessibles, aussi alarmantes. Et pourtant, les systèmes dans lesquels nous vivons continuent de fonctionner comme si rien n’avait changé. Cet article est une tentative d’expliquer où nous en sommes réellement, pourquoi il est si difficile d’agir à la hauteur des enjeux, et comment, face à tout cela, la permaculture offre quelque chose de rare : un cadre accessible, des outils concrets, et la possibilité d’agir sans attendre que le monde change d’abord, à chacun son échelle.

1972 : le jour où personne n’a voulu entendre

Il y a plus de cinquante ans, un groupe de chercheurs mandatés par le Club de Rome publiait Les Limites de la Croissance. À l’aide d’un modèle informatique inédit pour l’époque, ils simulaient l’avenir de la planète en croisant cinq variables : la population, les ressources naturelles, la production industrielle, la pollution et la disponibilité alimentaire. Leur conclusion, dans le scénario de base, était sans appel : si les tendances de l’époque se poursuivaient, le système global entrerait en phase de déstabilisation avant la fin du 21ème siècle.

World3 Model Standard Run as shown in The Limits to Growth By Kristo Mefisto – Own work, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=158747513

Le rapport fut largement ignoré, critiqué, ou caricaturé.

En 2021, la chercheuse Gaya Herrington, alors consultante au sein de l’un des plus grands cabinets d’audit mondiaux et affiliée à l’université de Harvard, a repris ces modèles et les a comparés aux données réelles des cinquante années écoulées. Sa conclusion est… inconfortable : la trajectoire réelle correspond de manière presque parfaite au scénario « business as usual » modélisé en 1972. Ce scénario situe une possible déstabilisation systémique autour de 2040.

Il est tentant de croire que la technologie a infirmé ces modèles. L’exploitation des hydrocarbures de schiste, développée massivement aux États-Unis à partir de 2008, a effectivement retardé ce que beaucoup anticipaient comme une crise pétrolière imminente. Mais le pic de production du pétrole conventionnel, lui, a bel et bien été atteint : l’Agence Internationale de l’Énergie le situe en 2006. La technologie n’a pas supprimé la limite. Elle l’a déplacée, en ajoutant au passage de nouvelles pressions sur le climat et les ressources en eau. C’est précisément ce que les modélisateurs du Club de Rome avaient anticipé dans leur scénario dit « double ressources » : plus de pétrole disponible ne supprime pas l’effondrement, il en déplace simplement la cause, de l’épuisement vers la pollution.

Lire l’analyse de Gaya Herrington pour le Club de Rome, 2022

Les 9 limites planétaires : ce que la science mesure

En 2009, le chercheur Johan Rockström et une équipe internationale de scientifiques publiaient dans la revue Nature un cadre conceptuel destiné à définir l’espace opératoire sûr pour l’humanité. Leur idée centrale : la Terre dispose de neuf grands systèmes de régulation. Tant que nous restons dans leurs seuils, la planète reste dans un état relativement stable, celui dans lequel la civilisation humaine s’est développée depuis dix mille ans. Au-delà de ces seuils, nous entrons dans un territoire inconnu, potentiellement irréversible.

Ces neuf limites sont le changement climatique, l’intégrité de la biosphère, les flux biogéochimiques (azote et phosphore), l’acidification des océans, l’utilisation de l’eau douce, le changement d’utilisation des terres, la réduction de la couche d’ozone, la charge en aérosols atmosphériques, et ce que les chercheurs appellent les « entités nouvelles » : molécules chimiques, plastiques, nanoparticules.

7 sur 9 : l’état des lieux en 2025

En 2025, le Planetary Health Check, conduit par Sakschewski, Caesar et leurs collègues du Potsdam Institute for Climate Impact Research et du Stockholm Resilience Centre, livre la mise à jour la plus récente du cadre des limites planétaires. Son bilan est sombre.

The 2025 update to the Planetary boundaries. Licensed under CC BY-NC-ND 3.0. Credit: « Azote for Stockholm Resilience Centre, based on analysis in Sakschewski and Caesar et al. 2025″.

Sept des neuf limites ont désormais été franchies. Le changement climatique, l’intégrité de la biosphère, les flux biogéochimiques, l’utilisation des terres, l’eau douce et les entités nouvelles dépassaient déjà leurs seuils en 2023. En 2025, l’acidification des océans rejoint cette liste pour la première fois. Toutes ces sept limites montrent des tendances à l’aggravation. Seules la couche d’ozone et la charge en aérosols atmosphériques restent encore dans la zone de sécurité.

Lire le rapport de l’université de Postdam (attention, c’est du lourd, 144 pages)

Johan Rockström, directeur du Potsdam Institute et l’un des pères du cadre des limites planétaires, formule ainsi la situation : « L’échec n’est pas inévitable. L’échec est un choix. »

Ce que ce bilan signifie concrètement, c’est que nous avons déjà quitté l’espace dans lequel la civilisation humaine s’est construite. Nous sommes en train d’expérimenter, en temps réel, les conséquences de ce dépassement.

Pourquoi rien ne change : le piège de la croissance

La question qui suit naturellement est celle-ci : si nous savons tout cela, pourquoi ne changeons-nous pas de cap ?

La réponse est inconfortable. Ce n’est pas principalement un problème d’information. C’est un problème de cadre. La croissance économique n’est pas simplement une politique parmi d’autres. Elle est devenue le cadre normatif dans lequel l’ensemble des gouvernements, des institutions et des acteurs économiques semblent aujourd’hui incapables de penser autrement.

Un exemple concret illustre bien l’absurdité de ce cadre. Une entreprise pollue une rivière en développant son activité : c’est bon pour le PIB. Les habitants tombent malades, consultent des médecins, achètent des médicaments : c’est bon pour le PIB. Il faut ensuite dépolluer la rivière : c’est bon pour le PIB. Le système comptabilise chaque étape de la destruction comme de la croissance. Plus on détruit, plus l’économie, au sens statistique du terme, « progresse ».

Et rien de tel qu’une bonne guerre pour relancer la croissance. On finance l’industrie de l’armement. On soigne les blessés. On reconstruit les villes rasées. Chaque obus tiré, chaque hôpital saturé, chaque pont à rebâtir : bon pour le PIB.

L’économiste Herman Daly a théorisé ce phénomène sous le nom de « dépenses défensives » : toute la richesse que nous consacrons à réparer les dégâts causés par notre modèle de développement est comptée comme une contribution positive à la richesse nationale. C’est une logique profondément perverse, et elle est au coeur de notre incapacité collective à changer de trajectoire.

La permaculture n’est pas un jardin

Avant de parler de permaculture, il faut parler de ce qui l’a rendue nécessaire.

Pendant des millénaires, l’agriculture humaine a fonctionné sur un principe simple : on coupe la forêt, on brûle, on cultive. Le sol, formé par des siècles d’accumulation organique, est d’une fertilité extraordinaire. On le cultive jusqu’à l’épuiser. Et on recommence ailleurs.

C’est une agriculture du mouvement. Elle suppose qu’il y a toujours un ailleurs.

Certaines civilisations ont trouvé une autre voie. En Asie orientale, les paysans chinois, japonais et coréens maintenaient la fertilité de leurs sols depuis des millénaires grâce à des pratiques de compostage et de cycles fermés. En 1911, l’agronome américain F.H. King allait les étudier sur place et revenait avec une question dérangeante : pourquoi l’Occident mine-t-il ses terres là où d’autres les régénèrent depuis quarante siècles ?

En 1929, Joseph Russell Smith publiait Tree Crops: A Permanent Agriculture. Il observait la déforestation et l’érosion des sols aux États-Unis et posait la question centrale : comment concevoir des systèmes agricoles qui permettent de rester au même endroit, indéfiniment, sans épuiser ce qui les fait vivre ?

L’Europe était dans une situation particulière. Ses sols tempérés, parmi les plus riches du monde, enrichis par des millénaires de forêts et les dépôts glaciaires, donnaient l’illusion d’une abondance sans limite. L’agriculture industrielle du 20ème siècle a progressivement démontré que cette limite existait bel et bien.

C’est dans cet héritage que la permaculture s’inscrit. Née en 1978 en Australie sous l’impulsion de Bill Mollison et David Holmgren, elle emprunte son nom directement à Smith : permanent agriculture, contracté en permaculture. Elle part d’une question simple : comment concevoir des systèmes humains qui fonctionnent comme les écosystèmes, c’est-à-dire qui produisent sans épuiser, qui s’adaptent sans se rigidifier, et qui renforcent leur résilience dans le temps ?

Elle repose sur trois éthiques fondamentales : prendre soin de la Terre, prendre soin des êtres humains, et redistribuer équitablement les ressources. Et elle propose un ensemble de principes de design applicables à des échelles très diverses : une maison familiale et son jardin, une ferme, un bâtiment, une école, un système alimentaire local, une économie de quartier, un village…

Concevoir pour le monde qui vient

Soyons honnêtes ici. Il est probable qu’il n’y ait pas de retour en arrière.

La vraie question n’est donc pas : comment sauvons-nous la planète ? Elle est : comment concevons-nous des systèmes capables d’absorber les chocs à venir ?

Pour soi. Pour sa famille. Pour son école. Pour sa localité. Pour son bassin versant.

Concevoir un système résilient, c’est produire une partie de sa nourriture quelle que soit la situation des chaînes d’approvisionnement. Gérer l’eau avant qu’elle ne devienne un problème. Construire un sol vivant plutôt que de le détruire. Créer des liens locaux qui tiennent quand les réseaux globaux cèdent.

Mais c’est aussi bien autre chose.

C’est un architecte qui conçoit un bâtiment capable de capter et stocker l’eau de pluie pour la restituer en surface lors des canicules, refroidissant l’air par évaporation plutôt que d’alimenter une climatisation qui réchauffe la rue. C’est un élu qui pense son territoire comme un bassin versant plutôt que comme une succession de parcelles. C’est un urbaniste qui intègre les cycles de l’eau, du sol et de l’énergie dès le début d’un projet plutôt que de les corriger après coup. C’est une commune qui sait où sera son eau dans vingt ans.

Nous pensons sincèrement que les décideurs politiques, les architectes, les enseignants, les constructeurs, les urbanistes et les élus locaux auraient tout à gagner à suivre un cours de design en permaculture.

La permaculture, ce n’est pas du romantisme rural.

Etude des bassins versants de l’Ermitaj

Apprendre à concevoir autrement

Si vous lisez cet article, c’est probablement que vous cherchez plus qu’une information. Vous cherchez peut-être un cadre, des outils, une communauté.

Notre cours de design en permaculture (PDC) est conçu pour cela. Il vous accompagne pas à pas dans l’apprentissage des principes et des outils qui permettent de concevoir des systèmes résilients, à l’échelle qui est la vôtre aujourd’hui.

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FR : "Jardin en permaculture face aux limites planétaires dépassées, tomates et fleurs en association, Ermitaj 2025" RO : "Grădină în permacultură ca răspuns la depășirea limitelor planetare, tomate și flori în asociere, Ermitaj 2025" EN : "Permaculture garden as a response to planetary boundaries being exceeded, companion planting with tomatoes and flowers, Ermitaj 2025"

Sources

  • Meadows et al., The Limits to Growth, Club de Rome, 1972
  • Rockström et al., A safe operating space for humanity, Nature, 2009
  • Herrington, G., Update to limits to growth, Yale Journal of Industrial Ecology, 2021
  • Richardson et al., Earth beyond six of nine planetary boundaries, Science Advances, 2023
  • Sakschewski, Caesar et al., Planetary Health Check 2025, Potsdam Institute for Climate Impact Research / Stockholm Resilience Centre, 2025